Préambule de la la Rédaction :
9 mars – Juin 1945 : L'attaque nippone surprend les Force Françaises dans lequelles Alexandre Gnocchi vit la retraite du 2ème Bataillon du 4ème RTTon (Tirailleurs Tonkinois). C'est l'unité de combat effective sur le terrain lors des événements racontés.
Septembre – Décembre 1945 : Après la capitulation japonaise (août 1945), les rescapés des régiments anéantis (comme le 4ème RTTon) sont rapatriés vers les bases ou regroupés. Ils sont alors intégrés administrativement dans les nouvelles unités arrivées pour la reconquête, principalement le 5ème R.I.C. (ex-Corps Léger d'Intervention).
30 décembre 1945 : Lorsque Alexandre Gnocchi rédige son rapport, il est officiellement affecté à la Compagnie de base de la 5ème R.I.C. (unité de dépôt et d'administration stationnée probablement à Saigon ou Hanoï à ce moment-là). C'est donc sous ce nouvel en-tête qu'il relate ses faits d'armes passés au sein du 4ème RTTon.
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RAPPORT sur les événements du 9 Mars 1945
établi par l'Adjudant GNOCCHI Alex N°Mle 5286 1ère
Compagnie de Base du 5ème R.I.C.
Période antérieure au 9 Mars 1945
Sergent-Chef de la Compagnie de Dépôt et Passage du 4ème RTT
J'étais jusqu'à cette dernière date employé en qualité de secrétaire au Bureau du Trésorier du Corps, dont la portion centrale tenait garnison à Nam Dinh.
Cette garnison comptait à la date du 9 Mars 1945 un effectif d'environ 1000 Officiers, Sous-Officiers et troupe. Deux compagnies s'y trouvaient en garnisons permanentes : La Compagnie de Dépôt et de Passage à l'effectif de 600 hommes, comprenant d'une part tous les éléments des divers services et E.M. du Corps, d'autre part un groupement de recrues à l'instruction et la Compagnie d'étapes (ex SHR) à l'effectif d'environ 150 hommes.
Le 2ème Bataillon du 4ème RTT dont la garnison d'origine est Nam Dinh se trouvait depuis le mois de Décembre, en manœuvres dans la région de Tong. Quelques jours avant le coup de force Nippon une Compagnie Rhadée du 9ème RIC (200 h.) se trouvant bloquée par suite du manque de moyens de transport, vient grossir l'effectif de la garnison. Tous ces éléments étaient casernés au Camp Garneau. La Compagnie du Dépôt de Transition d'Haiphong installée provisoirement à Nam Dinh et comprenant environ 50 hommes était cantonnée dans les locaux de la Mission espagnole à l'autre bout de la ville.
Depuis le début de l'année 1944 l'instruction des cadres et de la troupe était particulièrement poussée. Des groupements comprenant des sections de combat constituées en majorité par les employés du corps participaient à l'entraînement quotidien. Des marches et exercices de nuit avaient également lieu hebdomadairement. Des reconnaissances effectuées d'une façon discrète, soit individuellement soit par petits groupes, avaient permis aux cadres Officiers et Sous-Officiers d'avoir une parfaite connaissance de la région.
La défense de la ville était envisagée et organisée et celle du Camp Militaire était aménagée et améliorée tous les jours, en particulier depuis la prise de Commandement du Lieutenant-Colonel CHUBILLAU en Juin 1944. Des blockhaus avaient été construits à l'intérieur comme à l'extérieur du Camp, ainsi que divers autres ouvrages défensifs tels que réseaux de barbelés, fossés antichars, champ de rails etc. Au fur et à mesure de l'achèvement des blockhaus et autres ouvrages de défense, des exercices d'alerte et de mise en place avaient lieu périodiquement.
Certaines installations défensives étaient par ailleurs occupées en permanence et les mesures de sécurité avaient été renforcées depuis l'arrivée d'une garnison japonaise.
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Durant les 4 années d'occupation Nam Dinh n'a jamais été une garnison japonaise. Seuls quelques civils nippons, environ une dizaine y tenaient des comptoirs ; ce n'est que vers la fin du mois de Janvier que des éléments militaires japonais viennent s'y installer (environ 2 compagnies). Au début de février d'autres détachements plus importants viennent occuper les villages environnants. Quelques jours avant le coup de force du 9 Mars c'est-à-dire vers le 4 ou le 5 Mars on constate la disparition de la presque totalité de la garnison japonaise de la ville et des environs.
Le 8 Mars, le groupement dont je fais partie, effectue une marche manœuvre de nuit et rentre au quartier vers 0h15 (nous sommes le 9 Mars). Je rejoins mon domicile une demi-heure plus tard. À 2 heures du matin un planton m'apporte l'ordre de rejoindre le quartier. En arrivant j'apprends qu'un exercice d'alerte a lieu, mais peu après je sais qu'il s'agit d'une alerte réelle. Un message reçu par l'autorité civile et transmis au Colonel signale une certaine recrudescence d'activité des éléments nationalistes indochinois et l'on craint des troubles dont pourraient profiter les Nippons. Des mesures de sécurité sont prises pour prévenir et parer à toutes menaces.
Vers 6 heures du matin j'effectue sur l'ordre du Chef de Corps une reconnaissance sur la route Vu Ban. Après avoir fait environ 20 km en bicyclette sur l'itinéraire fixé je rentre au quartier vers 10 heures rendre compte que la situation est des plus calme, les villages récemment occupés par les troupes japonaises ont été entièrement évacués par ces dernières.
Journée du 9 Mars 1945 et période postérieure.
La journée se passe dans le calme aucun trouble n'est à signaler et dans l'après-midi un télégramme confirme la détente. Le quartier est déconsigné, néanmoins un détachement de police renforcé y assure la sécurité ; les ouvrages de défense demeurent occupés. N'étant pas de service je suis autorisé à rejoindre mon domicile.
À 23 heures je reçois l'ordre d'urgence de gagner le quartier en tenue de campagne. Je m'y rends quelques instants plus tard après avoir traversé une grande partie de la ville où tout semble être très calme. Au contraire une animation intense règne au Camp, les lumières brillent à tous les bâtiments où tout le monde achève ses préparatifs de départ. Mon chef de Service le Lt. HABERSETZER m'apprend que les garnisons de Hanoï et Haïphong sont attaquées depuis 20 heures par les forces Japonaises. Un message capté à 21h30 par le Sergent YOULET et transmis immédiatement au chef de Corps a provoqué l'alerte et la mise sur pied de guerre de la garnison. Des patrouilles sont envoyées en surveillance sur les différents axes menant à la ville. Le Lieutenant HABERSETZER m'apprend également que nous allons quitter le camp.
À 1 heure la Compagnie d'étapes sous les ordres du Capitaine POULLET OSIER quitte le camp en avant-garde et doit aller occuper le bac de Tan Dé sur la route de Thai Binh, afin d'y préparer le passage du gros.
À 2 heures les groupements de la C.D.P. quittent à leur tour le camp au moment même où un chef de patrouille vient rendre compte que des éléments Japonais débarquent de camions venus de Ninh Bình, s'infiltrent dans la ville côté Sud-Ouest et ont occupé la gare. Cependant le détachement dont je fais partie traverse la ville sans encombre et s'engage sur la route de Thai Binh. Nous avons laissé au camp la compagnie rhadée du 16ème RIC avec mission d'assurer notre repli et la défense du camp des Mariés.
À 3h15 le bac de TamDe est atteint et la traversée du fleuve Rouge s'effectue assez rapidement.
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À 4 heures environ l'attaque nipponne est déclenchée sur la ville : On aperçoit en direction de cette dernière de grandes lueurs rougeâtres suivies de fortes explosions. Les mortiers et l'artillerie ennemie tirent sur la ville, cela durera environ une heure.
Jusqu'à 10 h. la retraite se poursuit rapidement mais en bon ordre sur les digues de la région de Thai Binh. La Compagnie Khadée a pu décrocher avant l'encerclement total et nous a rejoints ; seule une section est demeurée à son poste pour la protection du Camp des marais. Avant son décrochage cette unité a détruit toutes les armes lourdes de position qui ne pouvaient être emportées (mitrailleuses de blockhaus etc.).
10 Mars et jours suivants : Repos pendant le reste de la journée dans les villages de la circonscription de Phu Khe. Des mesures de défense sont prises afin de prévenir toute attaque. Quelques éléments civils de la résistance nous ont rejoints dans la matinée.
Nous quittons notre bivouac à 18 heures. La totalité de la garnison qui s'est regroupée dans le courant de la journée est divisée en 4 groupements forts chacun d'eux d'environ 250 hommes. Chaque colonne doit, suivant un itinéraire différent et prévu à l'avance, remonter vers l'Ouest, franchir la route et la voie ferrée reliant Nam Dinh et Phuly et se regrouper à l'intérieur de la moyenne région dont les premiers contreforts se trouvent à l'ouest de Nam Dinh et Phuly (environ 40 km). Par suite des circonstances que j'ignore ce plan ne se réalisera pas.
Le groupement dont je fais partie comprend en plus de l'EM du Régiment, quelques éléments civils et la compagnie Rhadée (160 h) aux ordres du Lt. LEVAUX. Ce groupement est placé sous les ordres directs du Chef de Corps.
Pendant quatre nuits ce sont des marches extrêmement pénibles à travers les rizières inondées. Les tirailleurs de l'E.M. lourdement chargés, parfois avec des choses parfaitement inutiles je ne crains pas de le dire (telles que caisses du cordonnier, du tailleur, d'archives diverses sans importance etc.) sont littéralement harassés. Grâce à la loyauté et au courage des paysans nous pouvons éviter les embuscades ennemies.
Par suite des circonstances (erreur d'un guide) la colonne se trouve disloquée et forme deux détachements. Le 1er, à la tête duquel est le colonel, comprend la plus grande partie de l'E.M., soit 20 Officiers et Sous-Officiers européens et 60 gradés et tirailleurs tonkinois. Le second groupe comprend la cie Rhadée et quelques tirailleurs de l'E.M. Les deux groupes se réunirent quelques jours après à l'intérieur des montagnes.
Cependant, avant d'atteindre les premiers contreforts montagneux, des tirailleurs malades ou fatigués sont laissés dans les villages. Le sergent YOULET exténué doit être également abandonné. Quelques autres tirailleurs désertent.
Le 13 Mars nous évitons de justesse une ambuscade ennemie. Sur l'ordre du Colonel les armes étrangères en notre possession sont détériorées et jetées dans une rivière, une dizaine de mitraillettes Sten sont ainsi abandonnées. Nous ne gardons que notre armement français lequel se résume à quelques fusils, mousquetons et pistolets.
Nous marchons de nuit et veillons de jour. Le ravitaillement s'avère plus difficile, la fatigue de tous reste grande et le moral s'en ressent. D'autres tirailleurs et quelques gradés I.C. désertent à leur tour. Aussi le chef de Corps décide de renvoyer dans leurs foyers ceux qui le désirent et de ne garder que les volontaires. Une quinzaine de ces derniers nous suivent, les autres sont désarmés et renvoyés chez eux.
Le 16 nous rejoignons la compagnie rhadée à l'intérieur de la moyenne région et la marche vers Sam Neua se poursuit. Le Colonel vient de nous mettre au courant de sa mission qui consiste à atteindre Sam Neua afin d'y organiser avec les autres groupements la défense du plateau et du terrain d'aviation.
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Le 18 Mars la colonne tombe dans une embuscade. Nous venions de quitter le village de Dong Hanh vers 14 heures et devions franchir à la tombée de la nuit la route qui relie PHU NHO QUAN à VU BAN. Les renseignements obtenus avant le départ étaient excellents, aucuns éléments ennemis dans ces deux centres. Nous partons donc comme à l'habitude sans prendre aucune précaution, c'est-à-dire sans détachement de sûreté à l'avant, le Colonel marche en tête de la colonne qui suit.
A 5 kilomètres de Dong Hanh vers 16 heures la tête de la colonne se heurte à un détachement japonais. Deux d'entre eux sont aperçus sur la piste à environ 150 mètres. Ils nous ont vus également. Le Colonel donne l'ordre à son état-major de gagner la montagne à l'ouest. Pendant que ce mouvement s'effectue il alerte la compagnie rhadée et lui ordonne de prendre des dispositions d'arrière-garde.
Avec les autres éléments de l'E.M. je me dirige vers le massif indiqué en traversant une brousse haute et dense. Au fur et à mesure de la progression le personnel s'éparpille. J'ai à peine atteint le bas de la pente du premier mamelon lorsque le combat s'engage. Un F.M. de la Cie Rhadée vient d'ouvrir le feu. Je commence à grimper le mamelon derrière le S/Lt Monfrayx et l'adjudant Lacaule, le reste de l'E.M. nous suit. Arrivés sur le sommet nous sommes accueillis par des rafales. Les balles sifflent à nos oreilles.
Le passage nous est coupé à l'ouest et l'ennemi semble avoir formé un demi-cercle assez étendu. Les coups paraissent partir des fourrés sur un mamelon voisin à environ 100 mètres. Je tire au hasard quatre balles dans cette direction. À noter que pour tirer ces quatre balles j'ai dû employer 7 cartouches. La fusillade s'intensifie, et bientôt les mortiers entrent en action contre nos éléments demeurés sur la piste. Nous recevons également quelques grenades à fusil lesquelles heureusement pour nous éclatent sur le glacis à quelques mètres du sommet.
Le personnel de l'E.M. s'est éparpillé et je suis seul avec le Sous-Lieutenant MONFRAYX, l'adjudant LACAULE et 2 tirailleurs. L'endroit où nous sommes devient intenable, je me jette dans la contre-pente à la suite du S/Lt et de l'Adjt. Les deux tirailleurs nous suivent peu après, l'un d'eux disparaît. L'autre nous montre le massif où est monté le Colonel.
Pendant la montée la fusillade et les explosions d'obus et grenades augmentent d'intensité. Quelques éclats viennent percuter autour de nous. Nous atteignons enfin le sommet du massif, les mains et les genoux en sang. Personne sur le sommet, nous suivons un moment la ligne de crête à la recherche de nos camarades. Nos appels demeurent sans réponse.
La fusillade semble décroître. Le sous-lieutenant Monfrayx décide de descendre de l'autre côté du massif au bas duquel on aperçoit une case. Du bas on perçoit assez sourdement les détonations. En contournant le massif nous nous rapprochons du mamelon où le combat se poursuit et peut-être pouvons-nous prévenir le Colonel que la route est libre de ce côté.
Impossible de réaliser notre projet, le mamelon est encerclé et l'ennemi qui nous a aperçus nous prend à partie. Quelques balles viennent percuter au-dessus de nos têtes sur les arbres. Nous nous réfugions dans la paillote et attaquons un nouveau massif calcaire. Nous atteignons le sommet, les japonais ne nous ont pas suivis.
La fusillade a presque cessé et l'on entend de temps à autre des coups isolés. Il est 16h30 et la nuit commence à tomber. Le chemin vers le sud semble libre, le S/Lt. décide de tenter de passer et d'atteindre le but de l'étape prévu. Nous avons la chance de trouver un indigène qui nous sert de guide et vers 19h30 nous passons la route de Phu Nho Quan à Vu Ban sur laquelle patrouillent de nombreux camions ennemis. Il fait nuit et notre guide refuse de nous mener plus loin, nous sommes donc obligés de passer la nuit dans la forêt.
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Le lendemain nous gagnons la vallée du Song Con et arrivons vers 10h au village de Xom Bien, but de l'étape de la veille. Nous ne pouvons obtenir aucun renseignement sur nos camarades. Pendant 2 jours nous les attendrons en vain. Les émissaires que nous envoyons à leur recherche reviennent avec des renseignements contradictoires. Les uns disent que le détachement a été détruit, d'autres qu'il a été fait prisonnier ou bien alors qu'il est parti vers le Nord.
Le 21 Mars le S/Lt. nous propose de continuer notre marche vers Sam Neua et d'essayer de rejoindre un détachement de Français qui nous précéderait d'une semaine. Nous remontons la vallée du Song Con et obliquons ensuite vers le Nord en direction de Cho Bo. Nous ne sommes que quatre en comptant le tirailleur 56470 demeuré avec nous, et notre ravitaillement est assez facile.
Le 23 Mars, nous sommes rejoints par un groupe de 23 Français et 3 Indochinois du 4ème RTT sous les ordres du Capitaine POULLET OSIER. Avec lui se trouvent deux autres Officiers : le Capitaine LE CHELVEDER et le Médecin-Capitaine DE CREMEUR. Après avoir rendu compte au Capitaine POULLET OSIER des événements survenus depuis notre départ de Nam Dinh, il nous met lui-même au courant de la marche de son détachement. Attaqué le 17 Mars par un groupe ennemi très supérieur en nombre et en matériel, il a pu décrocher en faveur de la nuit. Complètement démuni de ressources financières il se lança à notre poursuite après avoir renvoyé dans leurs foyers les quelques tirailleurs qui n'avaient pas encore déserté. Après une semaine de marches forcées, presque sans rien manger, il a réussi à nous rejoindre. Le Sous-Lieutenant MONFRAYX met à sa disposition la caisse du détachement que nous possédons.
Notre effectif s'élève maintenant à 30 hommes dont 4 indochinois. Trois groupements sont constitués, chacun sous les ordres d'un Officier, et nous poursuivons notre marche vers Sam Neua.
Du 24 Mars au 3 Avril nous marchons du lever du soleil à la tombée de la nuit à travers la brousse des pays Méo et Muong sur des sentiers de montagne rendus encore plus pénibles par la pluie et les sangsues. Il n'y a pas un seul homme au détachement qui n'ait les pieds couverts de plaies, beaucoup souffrent également du paludisme ou de la dysenterie. C'est dans un état physique lamentable, mais le moral encore excellent que nous atteignons le 3 Avril à 17h le centre de Muong Poun d'où part une piste qui mène en trois jours à Sam Neua, but final de notre mission.
À notre arrivée nous sommes reçus par le Tri Chau qui nous apprend que Sam Neua a été occupée sans résistance le 29 Mars par un détachement de 200 japonais. Les quelques Français qui s'y trouvaient, environ une douzaine, avaient quitté la ville quelques heures avant l'arrivée des Japs. Le Tri Chau nous remet, suivant les ordres qu'il a reçus de son chef de province, des tracts japonais rédigés en français, lesquels nous invitent à nous rendre.
C'est la consternation dans le détachement, dont la fatigue est extrême. Le moral du matin est tombé bien bas et le Capitaine POULLET OSIER, aidé du S/Lt MONFRAYX, de l'adjudant LACAULE et de moi-même essayons de le remonter. Mais nos camarades sont épuisés physiquement (comme nous d'ailleurs) et moralement. Ils ne songent plus qu'à se rendre. Seuls deux soldats, RIGUL et DUCRET, nous font confiance et se joignent à nous pour encourager les autres à poursuivre la lutte.
Le Capitaine POULLET OSIER propose de former deux détachements. Le premier comprenant les gens les plus valides partirait immédiatement avec mission de rejoindre le plus rapidement possible une unité combattante qui pourrait envoyer du secours au 2ème détachement pour l'aider à rejoindre. Mais rien à faire, nos camarades ne veulent rien savoir et tout s'effondre après un débat de 4 heures.
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Le Capitaine LE CHELVEDER et 19 de nos camarades ont décidé de se rendre à Sam Neua pour se mettre à la disposition du Commandant Japonais. Pendant qu'il rédige sa lettre de reddition nous faisons nos préparatifs de départ. Le S/Lt et l'Adjudant LACAULE encore en bonne condition physique nous quittent à 23 h. Ils se sont fixé pour mission d'atteindre le 4ème T.M. et de nous envoyer du secours. Leur itinéraire passe au Nord-Est de Sam Neua. Nous partons quelques heures après, le Capitaine Poullet Osier, les soldats Rigul et Ducret et moi-même. Notre mission est également de rejoindre une unité de la haute région laotienne. Nous prenons un itinéraire différent passant au Sud-Ouest de Sam Neua. Avant le départ j'essaye une dernière fois mais sans succès d'entraîner avec nous mes meilleurs amis.
Je dois ajouter que les quatre indochinois du détachement ont demandé à être libérés et renvoyés dans leurs foyers. Leur solde et une somme leur permettant de gagner le Delta leur est remise avant le départ. Le reste de la caisse du détachement est partagé entre chaque groupe.
Notre petit groupe dans un état physique déplorable mais le moral excellent atteint le lendemain le village de Bang Tha Du où se trouve une importante Mission Catholique. Nous sommes très bien accueillis par le Révérend Père BAC (Père annamite) chef de la Mission, lequel se rend compte de notre extrême fatigue et nous propose de nous garder quelques jours avec lui afin de nous permettre de reprendre des forces. Nous restons ainsi 12 jours du 6 au 17 Avril cachés dans un refuge de montagne. Pendant cette période le Père BAC, avec un mépris total du danger et un désintéressement complet nous ravitaille et nous soigne.
Par son intermédiaire nous apprenons que le Détachement du Capitaine LE CHELVEDER arrivé 4 jours après à Sam Neua a été interné au Bungalow de la ville. Un tract japonais signé par le Capitaine Le Chelveder lui-même nous est communiqué par le Tri Chau de Muong Poun qui, connaissant notre retraite, est venu nous rendre visite. Ce tract fait notamment ressortir que les prisonniers ont été bien reçus et que logés au bungalow de Sam Neua ils s'y trouvent très bien ; de plus, la nourriture est satisfaisante (400 gr de riz et 200 gr de viande par jour) et il termine en invitant le reste des détachements français circulant dans la brousse à venir se rendre. M. le Tri Chau de Muong Poun ne veut pas nous remettre le tract mais nous laisse avant son départ des cartes de reddition.
Le 18 Avril complètement remis de nos fatigues nous quittons notre refuge afin de poursuivre notre mission. Le père BAC a placé à notre disposition un de ses domestiques les plus dévoués, lequel nous servira d'interprète et de guide jusqu'à Phong Saly que nous nous proposons d'atteindre.
Le 9 Mai à Muong Son, après avoir remonté la vallée du Nam Nam, nous sommes rejoints par un détachement de 11 Français, dont l'Adjt-Chef JONAS, le M.O. BRIN du 4ème RTT, le Sergent-Chef LEFAURE du 16ème RIC et M. DANTZER un civil de Nam Dinh. Ce sont tous des rescapés de la colonne CHUBILLAU. J'apprends ainsi que le Colonel et son détachement encerclés ont été faits prisonniers. C'est par miracle que leur petit groupe réussit à s'échapper. Poursuivis par les Japs ils se réfugièrent chez un colon français M. GAUTHIER, qui put les soustraire pendant quelques jours aux recherches de l'ennemi. Décidés à rejoindre une unité de la Haute région ils quittèrent leur refuge et ayant appris que notre détachement les précédait ils nous rattrapèrent à marches forcées.
Le 15 Mai notre détachement atteint Muong Ngoi sur la Nam Ou. Nous avons laissé à proximité de Muong Son aux bons soins du Tri Chau, MM. Dautzenberg, le sergent Trouchaud et le soldat Rigul tous trois fatigués.
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À Muong Ngoi nous apprenons que PHONG SALY a été occupé par les Japonais depuis le 26 Avril et que tous les autres postes frontaliers seraient également occupés à l'exception de Muong Sing où les troupes françaises se seraient retranchées. Le Capitaine décide de gagner Muong Sing et la marche reprend par les sentiers du pays Méo.
Le 24 Mai, nous atteignons Muong Ngun à un jour de marche de Muong Sing dont on vient d'apprendre l'évacuation complète par les troupes françaises. Il ne nous reste plus qu'une solution : rejoindre les troupes françaises en Chine.
Le 25 Mai nous franchissons la frontière et la marche se poursuit en territoire chinois.
Notre état physique empire de jour en jour. Notre habillement se réduit à peu de chose et notre armement (7 mousquetons) nous est confisqué par les Chinois qui ne nous laissent que les pistolets et revolvers. Le peu d'argent qui nous reste n'a pas cours. Le Capitaine se voit dans l'obligation de céder un bijou de valeur contre une somme dérisoire qui nous permettra malgré tout d'arriver à DJIVU, en mangeant deux fois par jour une boule de riz avec du riz sucré.
À Djivu que nous atteignons le 1er Juin nous trouvons la 1ère Mission Française qui nous remet une petite somme pour atteindre le centre de transit de Sse Mao. Nous ne sommes pas au bout de nos peines, et il nous faudra encore sept jours de marches à travers les montagnes du Yunnan pour atteindre Sse Mao.
Nous y arrivons le 8 Juin 1945 après 3 mois jour pour jour de brousse dans des conditions parfois extrêmement pénibles, épuisés physiquement mais avec le sentiment d'avoir accompli notre devoir jusqu'au bout.
Je me dois avant de terminer mon rapport, de signaler le dévouement et la loyauté de la population laotienne qui au mépris du danger et des représailles certaines, nous a aidés à plusieurs reprises à franchir les barrages ennemis.
(Extrait de mon journal de marche)
Saïgon le 30 Décembre 1945
L'Adjudant GNOCCHI, de la Cie de Base du 5ème RIC