Le Jounal de marche

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Auteur
Gerard
Publication
15-06-2026 16:10
15-06-2026
Mise à jour
15-06-2026
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Le Jounal de marche

Le Jounal de marche miam

Quelques mois avant la capitulation japonaise, l'Indochine (colonies françaises du Vietnam, Laos & Cambodge) est attaquée par surprise. 

Comme en témoigne les nombreux récits historiques, l'attaque est sournoise, d'une terrible violence où toutes les exactions sont permises. Les Chemins de Mémoire écrivent :

"46 000 personnes d'origine métropolitaine présentes dans la région, plus de 3 000 sont tuées en moins de 48 heures. Les combats les plus féroces ont lieu au Tonkin. Les troupes japonaises prennent les citadelles d'Hanoï et de Lạng Sơn, massacrant Européens et troupes annamites. Les hommes composant la garnison de Lang Sơn sont exécutés, le général Lemonnier et le résident Camille Auphelle, décapités."

L'état-major dans la plupart des forts français a été décimé; Il s'ensuit une déblacle de la 5e RIC, plusieurs centaines de soldats s'enfuient dont Alexandre Gnocchi avec sa section de commandement. Sur terre, sur eau, en montagne et en jungle une course vitale s'engage avec des poursuivants japonnais qui ne font pas de quartier. 

Note : Pour bien comprendre le récit d'Alexandre, Mickey est le surnom intime de son épouse. 

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9, 10, 11 MARS 1945

Quelle aventure je viens de vivre depuis trois jours. Je me demande encore si ce n'est pas un mauvais rêve ? Hélas non ! C'est bien la réalité. Il suffit d'ailleurs que je me passe la main sur la joue où une barbe de trois jours commence à me gratter, pour que je me rende à l'évidence. C'est bien moi qui suis là, bien vivant je ne sais par quel miracle, dans ce village de rizières qui s'appelle CO DA.

Cette aventure, la vivrais-je jusqu'au bout ? Dieu seul le sait. Mais qu'importe, je vais tout de même tenir un journal de marche. Si je suis tué, je demande et j'adresse une prière à la personne qui trouvera ce journal, c'est de le remettre à ma femme : Mme Thérèse GNOCCHI, 62 Boulevard Francis Garnier à Nam-dinh.

Commençons donc ce journal. Je viens précisément de trouver dans ma serviette de cuir, prise au dernier moment à mon bureau, ce cahier dont les deux premières pages portent des renseignements concernant l'équipement de l'équipe de football du 4° RTT dont je suis le capitaine. À propos, je constate qu'aucun de mes coéquipiers ne se trouve dans mon groupe. Ils sont répartis dans les autres formations. Mais revenons en arrière.

Le neuf Mars 1945. Depuis 2 jours nous sommes en état d'alerte. Depuis ce matin, une certaine détente se manifeste et j'ai été autorisé à rejoindre mon domicile. Je suis rentré à la maison vers 19 h. et après avoir dîné du bout des lèvres, je me suis couché aussitôt car je n'ai pas dormi depuis 48 heures.

Il y a à peine trois heures que je dors lorsque je suis réveillé en sursaut par quelqu'un qui frappe à la grille. Je me lève, il est 23 h 15 et je descends ouvrir, mon colt à la main. C'est le planton de service qui m'apporte l'ordre de rejoindre immédiatement le camp en tenue de campagne.

Pendant que je m'équipe rapidement, Mickey qui s'est levée, me prépare mes musettes. Pauvre petit ange, les larmes perlent à ses paupières et je sens qu'elle fait un effort pour ne pas pleurer. Je l'embrasse et la rassure en lui disant qu'il s'agit d'un exercice d'alerte. Je n'y crois pas un seul instant et j'ai le pressentiment au moment où je la quitte, que je ne la reverrai pas de sitôt.

Dix minutes plus tard je suis rendu au Camp. En traversant la ville tout était calme. Il n'en est pas de même au camp où tout le monde est debout. C'est le branle-bas qui précède les grands départs. J'apprends par recoupements que les Japs ont attaqué les garnisons d'Hanoi et Haiphong. Ils ne vont sûrement pas tarder à nous attaquer.

Les préparatifs sont longs. Enfin, nous voilà prêts. Nous quittons le camp à 2 h du matin, par la sortie Nord, au moment même où l'on apprend que le groupe de Rhadés, envoyé en reconnaissance sur la route de Ninh Binh, a été fait prisonnier. La retraite se précipite et devient même une véritable fuite car nous ne tenons pas à nous laisser enfermer dans la ville.

Notre colonne se dirige vers le bac de Tandé, que nous atteignons vers 4 h. Je passe le bac avec ma section et une partie de l'État-Major du Bataillon. Nous venons à peine de quitter la rive, lorsqu'on aperçoit une grande lueur blanche en direction de Nam Dinh et l'on entend presque aussitôt des explosions. Les Japs sont en train d'attaquer la ville et probablement le camp où nous avons laissé 2 sections de la Compagnie Rhadée chargées d'assurer notre retraite.

Je pense à ma pauvre petit Mickey et je ne puis retenir mes larmes en songeant à sa frayeur en entendant le bruit du canon et le crépitement des mitrailleuses et mitraillettes.

Cependant, notre fuite se poursuit de plus belle le long des digues du canal et nous nous éloignons de Nam Dinh. Dans quelle direction allons-nous, je n'en sais rien et je n'arrive pas à m'orienter. Nous marchons comme des brutes sans ressentir de fatigue. De temps à autre on perçoit encore quelques détonations, ce qui me laisse supposer que nous ne sommes pas tellement éloignés de la ville et qu'on ne fait que la contourner.

Il fait maintenant grand jour et c'est curieux Mix, on se sent plus rassurés, plus confiants. Pourtant nous nous trouvons à peine à quelques kilomètres (8 ou 9) de Nam Dinh. Nous longeons la berge du canal des bambous qui va vers Hung Hien. Mais bientôt nous retraversons (en bac) le canal et finalement nous stoppons dans un petit village nommé Phu Khé. Nous avons marché pendant huit heures sans arrêt et je suis absolument stupéfait d'apprendre que nous nous trouvons à peine à 11 Kms. de Nam Dinh.

Je revois des camarades que j'avais perdus de vue durant la nuit : Conas, Lacaule, Planquart, Ducret, Youlet etc.

Je suis fatigué physiquement et encore plus abattu moralement. Aussi, au lieu de me joindre aux copains je vais m'isoler dans une petite *canhia* à l'extrémité du village en attendant l'heure d'aller assurer la garde sur les positions que nous avons activement aménagées.

Cependant, les indigènes de la *canhia* m'ont très bien reçu et m'ont offert à manger, mais hélas rien ne passe. J'essaye de me reposer et dormir un peu, mais sans plus de succès. Je suis trop énervé.

Vers 17 h je me rends au P.C. où j'y trouve le Colonel et le Lieut. Habertsezer que je n'avais pas revu depuis le départ. La journée du 10 Mars s'achève, je dois prendre le quart à 18 h.

À 18 h contre-ordre. La colonne repart. Nous devons atteindre un point au-delà du fleuve rouge, à proximité de la voie ferrée.

À 22 h nous traversons de nouveau le grand fleuve, sur des sampans et des catouyènes. Ces embarcations ne sont pas très stables, mais je suis tellement las que je ne m'effraie même pas à l'idée de me trouver dans la flotte alors que je ne sais pas nager.

En débarquant sur l'autre rive, la plus grande confusion règne. Le colonel pressé, part, je le suis avec la section de commandement mais la marche est tellement rapide et bientôt je me rends compte que seuls 4 tirailleurs me suivent. Je préviens aussitôt le Colonel qui s'arrête 5 minutes et repart de plus belle. Personne n'a rejoint et il semble que la suite de la colonne se soit égarée. J'en rends compte de nouveau au Colonel qui me donne l'ordre ainsi qu'au Lieut. de réserve Dautzemberg, de retrouver la colonne et de la ramener. Je reviens donc sur mes pas et après avoir fait environ 2 Kms. sans rencontrer âme qui vive, le Lieut. Dautzemberg décide de rejoindre le Colonel. Malgré notre rapide retour, nous ne trouvons plus personne à l'endroit où nous avions laissé le Colonel. Nous poursuivons notre route et quelques instants après nous atteignons le remblai d'une digue où nous trouvons quelques tirailleurs attardés. Aucun d'eux n'est capable de nous renseigner sur la direction prise par la colonne. Heureusement un peu plus loin nous tombons sur un Chef de Village (ancien s/Off.) qui nous indique le chemin menant au village de Coda, but de l'étape (Dautzemberg vient de s'en rappeler).

Il est déjà minuit, et il nous faudra encore 3 heures avant d'atteindre Coda où nous arrivons complètement exténués. Mon dieu, quelle fin d'étape pénible. Nous nous enfoncions dans la boue des rizières jusqu'à mi-cuisse. À un moment donné je suis tombé dans un trou et j'ai été trempé jusqu'au nombril. Heureusement mes munitions n'ont pas souffert.

Au village, nous trouvons le Colonel et quelques hommes de l'E.M. La suite de la colonne se composant de la Cie Rhadée et d'une partie de l'E.M. a dû probablement s'égarer. Le colonel semble catastrophé.

Il est 4 heures du matin lorsque nous prenons un peu de repos dans une case à proximité de la Chapelle du Village. Je m'allonge sur un bât-flanc où je m'endors comme une brute non sans avoir eu une dernière pensée pour ma femme.

12 MARS 1945

Il est 5 heures du matin lorsque le Colonel lui-même nous réveille et donne l'ordre de repartir car le village ne serait pas très sûr paraît-il.

Le jour n'est pas encore levé. Nous voilà de nouveau dans les rizières mais pas pour longtemps. Nous nous arrêtons bientôt dans un petit village où nous sommes accueillis assez chaleureusement. Nous sommes hébergés chez un ancien sous-officier indochinois. Nous trouvons chez lui un fond de bouteille de pernod 45 que tout le monde savoure avec d'autant plus de plaisir que cela fait 3 ans que nous n'avons pas vu la couleur du pernod.

J'ai oublié de noter hier, que nous avons été rejoints par quelques civils de Nam Dinh. Des gens que je connais assez bien. Il y a là MM. Scaniglia, Bellemain, Tomi etc.

Scaniglia me dit qu'il a quitté la ville vers 5 h du matin alors que les Japs avaient déjà occupé tous les bâtiments publics. Il n'a pu me donner des nouvelles de ma femme. Que devient-elle, pauvre petite, et quel mauvais sang elle doit se faire à mon sujet. Cela fait 3 jours que je l'ai quittée.

Le colonel me charge du ravitaillement et de la popote en attendant que je retrouve ma section dont on est toujours sans nouvelle.

Il est d'ailleurs assez inquiet à ce sujet. Heureusement l'arrivée de Lazaroo et Maldan avec le poste radio au complet lui rendent le moral et le sourire. Le poste est aussitôt mis en station, mais les nouvelles du moins en ce qui concerne l'Indochine sont assez décevantes. Elles sont d'ailleurs toutes d'origine Nipponne.

À 19 heures départ pour Covien. L'étape n'est pas très longue, heureusement car les hommes sont fatigués. La halte a lieu dans un petit village à proximité de Covien. Les hommes de quart sont désignés et nous nous couchons vers 2 heures du matin.

Malgré la fatigue j'ai de la peine à trouver le sommeil. Je pense à mon petit Mickey bien que je m'efforce de ne pas y songer. J'adresse une prière à la Vierge pour qu'elle te protège jusqu'à mon retour. Bonsoir mon Ange.

13 MARS 1945

Je n'ai plus le courage de continuer à tenir mon journal d'une façon précise en notant tous les détails. Je suis trop fatigué.

Parti de Covien à 18 Heures, nous avons marché toute la nuit sur des diguettes étroites au milieu des rizières. Parfois nous étions obligés de mettre les jambes dans l'eau et la boue jusqu'à mi-cuisse. Enfin nous avons traversé la route et ensuite la voie ferrée entre Nam Dinh et Phuly. Vers 5 heures du matin nous arrivons sur les premières collines qui se trouvent à l'ouest de cette dernière localité.

Je ne peux prendre qu'un peu de repos car il me faut songer au ravitaillement et faire préparer le repas de midi.

À 14 heures alerte. Deux mendiants des environs seraient soi-disant partis à Phuly pour prévenir les Japs de notre présence dans le village.

Il nous faut partir précipitamment. Nous nous réfugions sur un mamelon un peu plus loin où nous prenons des dispositions de combat.

Mais nous ne verrons pas les Japs, c'est dommage car je commence à en avoir plein le dos.

À 19 heures, départ pour une nouvelle étape. Nous devons franchir le Day et atteindre les premiers contreforts de la chaîne de montagnes qui se prolonge jusqu'à la frontière de Chine. Y arriverons-nous un jour ?

L'étape est dure. Nombreux incidents. Arrivée à 6 h du matin. Je ne puis me reposer ni encore moins dormir car un incident plus regrettable m'en empêche. Je le relaterai plus tard car pour l'instant je n'ai pas le temps de le faire.

14 MARS 1945

Ouf, quelle journée épouvantable je viens de vivre.

Nous étions arrivés à l'endroit où nous devions passer le Day vers 6 h du matin. Le jour commençait à se lever. Le Colonel, avec le Capitaine Flori, le Lieut. An, le Lieut. Monfrayx et l'Adjudant Lacaule ainsi que quelques tirailleurs passent les premiers. Le reste suit, le passage est assez long. J'embarque le dernier. En arrivant sur l'autre rive je ne trouve que Youlet et quelques hommes. Youlet qui me paraît bien exténué m'indique la direction prise par la colonne. Nous fonçons à sa suite. Après 2 heures de marche nous n'avons rejoint personne. Il fait maintenant grand jour. Mes tirailleurs sont harassés et je décide de prendre un peu de repos.

Nous sommes au pied d'une montagne. Le Day coule à proximité et sur la rive opposée se trouve une assez grande agglomération : Yen Vi.

L'endroit me paraît assez dangereux d'autant plus que nous sommes à découvert. Nous nous engageons sur un sentier qui mène vers la montagne au moment même où j'aperçois l'Adjudant Lacaule qui dévale en sens inverse le même chemin. Il vient m'apprendre que la colonne se trouve à quelques centaines de mètres à l'intérieur des premières collines rocheuses. Nous repartons donc ensemble vers le lieu indiqué. Au même instant la rive opposée... [manque de texte] ...à mes oreilles.

Je m'aplatis au sol et je rampe ainsi que Lacaule jusqu'à un rocher qui se trouve près de nous. Les hommes se sont éparpillés et l'un d'eux se roule à terre blessé. Youlet nous signale que trois camions se trouvent sur la route qui longe la rive opposée. Voilà les Japs, nous les voyons. Ils se sont arrêtés de tirer. Que font-ils ? On ne peut rester là où nous sommes, il suffirait d'un obus de mortier pour nous foutre en l'air. Nous ne pouvons par ailleurs nous défendre. Nous sommes au total une dizaine dont trois européens : Lacaule, Youlet et moi-même. Parmi les tirailleurs, trois seulement sont armés de mousquetons, les autres servent de porteurs. La seule arme automatique que nous possédons est une mitraillette que détient Lacaule. Ce dernier qui a pris le commandement de notre groupe, donne l'ordre de se replier à l'intérieur de la montagne. Le tirailleur blessé est laissé sur place. On ne peut aller le chercher sans se faire sûrement descendre. Avec des ruses de sioux nous rampons jusqu'au premier détour du sentier. Nous y serons à l'abri. Pour y parvenir nous sommes obligés de parcourir une quinzaine de mètres à découvert. Les Japs ont recommencé à tirer mais nous nous rendons compte qu'ils tirent beaucoup trop haut. Sans doute se figurent-ils que nous sommes en train de gravir la montagne. Lacaule ordonne de nous élancer tous en même temps à l'abri du sentier qui contourne le bas de la montagne.

Ça y est nous y sommes. Les Japs ont modifié leur tir, mais c'est trop tard. On fonce vers l'endroit où nous trouverons le Colonel. On y est mais il n'y a pas plus de Colon que de beurre dans ma musette. Nous trouvons par contre à l'abri d'un rocher une quinzaine de tirailleurs déguisés en nhaqués. L'un d'eux le Sgt. Cam nous apprend que le reste de la colonne une vingtaine d'hommes c'est-à-dire tous les européens, le Lieut. An et le Sgt. Chef Nhuong, s'est enfoncé dans la Montagne. Le colonel avait demandé au préalable aux indochinois s'ils ne préféraient pas rentrer chez eux. Tous avaient accepté sauf le Lieut. et le Sgt. Chef.

Que faire ? Lacaule décide de se débarrasser également des indochinois de notre groupe, lesquels ne paraissent pas très enclins à nous suivre.

C'est fait aussitôt. Seul le tirailleur 56470 demande à nous suivre. Bravo, c'est avec joie que nous l'acceptons.

Voilà notre groupe réduit à 4 unités : Lacaule, Youlet, moi et le tirailleur.

Nous prenons le chemin pris par le Colonel qui est parti environ 3/4 d'heure avant nous. Il nous faut à tous prix le rejoindre. Nous devons escalader le massif calcaire qui est devant nous et dont le sommet est à environ 300 mètres. La montée est rude. Youlet et moi-même avons bientôt les pieds en sang car nous marchons en savates depuis deux jours ou plutôt deux nuits, nos godillots étant trop géants dans les rizières nous les avions abandonnés dans une rivière.

Enfin après près d'une heure d'ascension nous arrivons au sommet.

Youlet est complètement exténué et il s'évanouit après avoir piqué une crise de nerfs. Nous perdons une demi-heure à le faire revenir à lui. Mais il est à bout de forces et nous demande de l'abandonner. Toutes nos supplications ne le font pas changer d'idée. Il en a marre et veut aller se rendre.

Nous ne pouvons nous attarder plus longtemps, le temps passe et les Japs ont dû se lancer à notre poursuite. Nous sommes donc obligés de laisser Youlet. Avant de le quitter nous lui remettons une partie de nos vivres et lui enlevons son mousqueton et lui donnons à la place un revolver et quelques balles. Nous lui recommandons en outre de tenter de nous rejoindre s'il se sent mieux, des traces conventionnelles lui indiqueront le chemin que nous allons suivre.

Nous repartons donc à toute vitesse Lacaule, le tirailleur et moi-même. Il est 2 heures de l'après-midi et nous avons près de trois heures de retard sur la colonne dans laquelle se trouvent nos amis.

Mamelons de rocailles se succèdent, la marche est des plus pénibles parfois nous sommes obligés de nous frayer un chemin dans la broussaille à coup de coupe-coupe. Heureusement que nous avons 54640 avec nous. Son aide est précieuse. Il y a longtemps que nous avons quitté le sentier. Nous marchons en pleine montagne le long de la crête et en direction Nord-ouest.

Vers 17 h alors que la nuit commençait à tomber et que nous songions déjà à nous reposer un peu car nous étions littéralement crevés, nous tombons sur le S/Lt. Monfrayx et quelques hommes venus en éclaireur. Nous apprenons que le colonel a installé son P.C. sur le mamelon voisin. Quelques instants après nous retrouvons avec joie nos camarades.

Compte rendu au Colon. Casse-croûte. Un coup de choum "Et je m'endors d'un sommeil de plomb enroulé dans mon couvre-pied et ma serviette de cuir sous la tête.

15 MARS 1945

Malgré la terre humide et le froid glacial je n'ai jamais aussi bien dormi. Il est 5 h 15 et il fait encore nuit lorsque le Colonel donne l'ordre du réveil. Nous tenons un conseil de guerre. Le Colon fait le point de la situation. Notre effectif est de 34 hommes (9 Officiers et 25 S/Off. et troupe) dont 3 indochinois. Trois groupes de 11 et 12 h. sont formés. Les instructions sont les suivantes : But : Tenter de gagner Sam Neua où doivent se concentrer les forces françaises qui ont pris la brousse. Un groupe marchera en éclaireur à 2 ou 300 mètres à l'avant, Le groupe du Colonel sera au centre, le 3° groupe marchera en arrière-garde 200 mètres au maximum derrière le groupe du Colonel. En cas de rencontre avec les Japs : éviter le combat et se disperser. Les étapes se feront de jour de 6 h du matin à 6 h du soir. Il faudra faire un effort poussé pour essayer de rattraper les éléments du 4° RTT qui se trouvent probablement devant nous.

... Nous partons à 7 h, le groupe Monfrayx en tête, celui du capitaine Flori en queue, et le Colonel au centre. Je suis dans ce dernier groupe ainsi que Lacaule.

Arrivons à 11 heures à la ferme Lecomte. Ce dernier avec sa famille se trouve à Hanoi. Sommes reçus par le contremaître Indochinois. Repas vite expédié et nous repartons aussitôt car nous venons d'apprendre que le groupement du Lieut. Habersetzer nous précède avec quelques heures d'avance. Avons récupéré entre-temps 3 tirailleurs déserteurs dont mon ancien planton du Trésorier. À 16 h nous franchissons un nouveau col et nous voilà maintenant dans la plaine. La vallée est magnifique. Nous traversons des plantations de café et bientôt nous arrivons à la concession de Mr. Lévi où ce dernier nous fait déguster un délicieux café et un petit verre de cognac. Que c'est bon, cela fait six jours que je n'avais goûté du café.

Il nous faut cependant repartir et c'est à regret que nous quittons la concession. Mr. Lévi n'a pas voulu venir avec nous car il ne veut à aucun prix abandonner sa ferme.

Vers 19 heures nous faisons notre jonction avec le groupement Habersetzer. Je suis heureux de retrouver mon chef de service et de revoir les gens de ma section que j'avais perdue depuis le 2e jour de notre départ de Nam Dinh. Il y a là l'Adjudant Conas, le S/Lt. Coti, le Commandant toubib Nicolas et son infirmier Largen. J'en profite pour me faire soigner mes plaies aux pieds.

Après un repos de quelques minutes la colonne reprend sa marche en avant. Nous franchissons une rivière et la route dite "Route de Chiné".

Après deux heures d'une marche pénible à travers les rizières de la vallée nous nous arrêtons au pied d'un massif montagneux où nous installons notre bivouac. Il est près de 22 h.

Il fait froid et humide. On dort d'un sommeil pesant durant les premières heures parce qu'on est fatigué, mais ensuite on ne fait que sommeiller.

Je me réveille vers 4 h du matin et il m'est impossible de me rendormir car il fait un froid de canard.

J'en profite pour faire le point de la situation. Notre détachement est fort maintenant d'environ 200 hommes. La plus grande partie de la Cie. Rhadée est avec nous. En cas d'attaque nous pourrions éventuellement nous défendre car nous avons une dizaine de F.M. et pas mal de grenades. Malheureusement les munitions pour F.M. et fusil sont assez limitées. On pourrait combattre environ deux heures au maximum à condition de ménager nos munitions. Le Colonel a pris une décision absolument stupide du moins à mon avis, en faisant détruire toutes les armes étrangères en notre possession soit environ une vingtaine de mitraillettes "Sten". Prétexte : il ne veut pas dans le cas où nous serions faits prisonniers, que les Japs nous trouvent avec des armes étrangères ce qui pourrait les inciter à nous considérer comme "guérilleros" et de nous faire fusiller immédiatement. C'est absolument idiot car de toutes façons nous sommes d'ores et déjà qualifiés comme résistants étant donné que nous n'avons pas exécuté l'ordre donné par les autorités françaises qui nous signifiait par radio il y a 3 jours, de regagner nos foyers et de nous rendre aux troupes Japs. Bref, les mitraillettes ont été démontées et jetées dans une rivière.

Lacaule en pleurait de rage.

Le lieut. Habersetzer m'a confié le port de sa serviette qui contient les documents comptables du trésorier et 60.000 piastres. J'ai repris ma place dans sa section et je suis plus particulièrement chargé de m'occuper du ravitaillement en vivres du détachement du 4° RTT environ 50 hommes.

J'ai encore quelque chose à noter. Hier en passant à la ferme Lévi j'ai eu l'occasion de m'admirer dans une glace. Je ne suis vraiment pas beau avec ma barbe de 8 jours et mes yeux enfoncés dans les orbites. Je commence à avoir l'allure d'un homme des cavernes. Si Mickey me voyait, elle pourrait ne pas me reconnaître. Ma petite femme chérie où es-tu à cette heure-ci. Es-tu seulement en vie ? J'ai entendu dire que les Japs avaient ramassé toutes les femmes des gens qui ont pris la brousse. Je frémis à l'idée que tu te trouves entre les mains de ces sauvages.

Autre chose encore. Les quelques civils qui nous avaient rejoints il y a quelques jours, nous ont quittés. Ils en avaient marre de cette aventure.

J'ai demandé à Scaniglia d'apporter de mes nouvelles à ma femme.

16 MARS 1945

Parti à 6 h 30, nous atteignons le village de Dao Cat à 14 h. Accueil des plus froids. L'étape a été assez dure. Nous avons franchi 3 cols. Nous apprenons que Phu Nho Quan et Vu Ban sur la route de Chiné, ne sont pas tenus par l'ennemi.

Le village de Dao Cat n'est pas très sûr et nous perdons l'après-midi à rechercher un meilleur abri.

Nous sommes rejoints dans la journée par trois aviateurs français qui ont réussi à s'échapper de la base de Bach Mai. Voici en résumé les nouvelles qu'ils nous apportent : Hanoi a résisté jusqu'à 16 h le 10 Mars. Les Japs ont éprouvé de grosses pertes. Langson et quelques autres postes frontières tiendraient encore. Les troupes américaines auraient débarqué dans le Sud Annam. Cette nouvelle nous réjouit mais est-elle vraie ? That is the question.

Nous avons installé notre bivouac autour du village de Dao Cat. De cette façon nous pourrons surveiller les habitants.

J'ai oublié de préciser sur mon journal que depuis 6 jours nous n'avons plus aucun vivre français. Nous vivons sur le pays, ce qui veut dire que nous bouffons tous les jours du riz avec du porc ou du poulet.

17 MARS 1945

Étape Dao Cat Dong-An. Parti à 10 h nous arrivons à 17 heures.

Nous avons franchi encore trois cols. Pluie, sangsues, brousse très dense, l'étape a été extrêmement dure. Aussi le Colonel décide que nous ne repartirons le lendemain qu'après le repas de midi.

L'accueil au village de Dong An est assez froid. Le ravitaillement difficile et ma tâche en qualité de Sous-Officier chargé du ravitaillement assez pénible. Pendant que le reste de la colonne se repose, moi je suis obligé de courir à la recherche des vivres ce qui ne se fait pas toujours sans mal surtout lorsqu'on tombe comme aujourd'hui dans un village où l'accueil est des plus réservé.

Ce soir pour fêter notre regroupement j'ai préparé un petit cocktail maison que nous dégustons après dîner : le Lieut. Monfrayx, Lacaule, Dautzemberg et moi-même. La recette est la suivante : Du Choum, du Sucre et des jaunes d'œufs de poule, l'ensemble délié et battu donne une mixture délicieuse.

Cette boisson a mis en joie le Lieut. Monfrayx qui nous chante quelques chansons basques. Enfin la confiance renaît et le moral s'améliore. Nous avons réussi à semer les Japs et peut-être pourrons-nous atteindre Sam Neua où nous comptons organiser un camp retranché avec nos camarades du 4° Territoire Militaire.

Je me couche vers 10 h. Une pensée à ma femme et je m'endors.

18 MARS 1945

Quelle journée mémorable je viens de vivre. C'est aujourd'hui la Saint Alexandre c'est-à-dire ma fête. C'est un anniversaire dont je me souviendrai longtemps. Au moment où j'écris ces lignes je me trouve à l'aube du 19 Mars réfugié dans un bosquet où je viens de passer la nuit en compagnie de Lacaule et du S/Lieut. Monfrayx. Où sont les autres, je n'en sais rien. Mais n'anticipons pas et revenons à la journée d'hier.

Je m'étais levé à 7 heures en me souvenant que c'était ma fête. Ma femme doit certainement y songer et cette pensée me rend triste. Pauvre petite où peut-elle être ? Je dois faire un effort pour ne pas y penser cela finirait par me rendre neurasthénique.

Heureusement que j'ai mes occupations qui me prennent du temps et distraient ma pensée.

Le soleil est déjà haut et la journée s'annonce chaude. Elle le sera encore bien plus chaude que je ne me l'imaginais.

Nous quittons Dong An après nous être ravitaillés. Il est 13 h 30.

À environ 4 Kms. de Dong An, la tête de la colonne se heurte à un détachement Jap qui nous a tendu une embuscade, nous le saurons plus tard. Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé en tête pour la bonne raison que je me trouvais en queue de la colonne. Heureusement d'ailleurs. Je marchais tranquillement en discutant avec Lacaule et Monfrayx lorsque tout à coup j'entends des coups de feu, des coups de sifflet, des cris " les Japs ". La colonne reflue vers l'arrière, je vois le Colonel qui nous gueule de gagner le massif qui est à notre gauche. Je me jette à la suite de Monfrayx et Lacaule dans la brousse qui recouvre le pied du mamelon. Autour de moi je remarque la majeure partie de l'E.M. Au fur et à mesure de la progression le personnel s'éparpille. Je commence à gravir le mamelon toujours à la suite de Monfrayx et Lacaule. Bientôt nous atteignons le sommet dénudé et rocailleux. D'ici on domine la piste. Nous nous mettons à l'abri d'un rocher face à la direction où se trouvent les Japs. Autour de nous à l'abri d'autres rochers se trouvent mes camarades de l'E.M. Je ne vois pas le Colonel qui aurait paraît-il poursuivi son ascension du massif qui est derrière nous. En bas sur la piste à environ deux cents mètres la fusillade se poursuit coupée de coups de sifflets et d'ordres gutturaux donnés par les Japs. Cependant nous n'apercevons aucun de nos ennemis lesquels sont camouflés dans la broussaille. Mais tout à coup à 150 mètres sur notre gauche j'en aperçois deux qui ne cherchent même pas à se cacher. L'occasion est trop belle, nous tirons Lacaule et moi presque en même temps. Ont-ils été touchés ? Je n'en sais rien. J'ai vu les deux types s'aplatir au sol au milieu des herbes assez hautes pour les cacher à nos regards. Nous continuons à tirer sur la bordure de la forêt où nous pensons qu'ils se sont réfugiés. Mais voilà que les Japs ripostent et c'est loin d'être marrant. Les balles sifflent à nos oreilles. Heureusement que nous sommes abrités par les rochers. Mais on ne peut plus tirer car dès que nous montrons le bout de l'oreille les rafales de fusil mitrailleur pleuvent sur nous. Tout d'un coup, c'est le tonnerre qui s'abat sur nous sous la forme d'un obus de mortier qui explose à 20 mètres devant notre position. Nous avons eu chaud. Personne n'est touché mais notre position devient intenable. Les Japs l'ont repérée et le deuxième coup va nous être fatal. Monfrayx se jette dans la contre-pente et je le suis avec Lacaule. Les autres ne nous ont d'ailleurs pas attendus. Un tirailleur nous dit que le Colonel a grimpé le massif à l'ouest. Toujours à la suite de Monfrayx et Lacaule je m'élance à l'assaut de la montagne. Nous sommes cachés par la brousse très dense. La fusillade n'a pas cessé et des détonations plus fortes se font entendre, notre ex-position doit être bouleversée par les obus de mortiers. Parfois des balles perdues viennent percuter sur les arbres qui nous entourent. Nous précipitons notre ascension en procédant par bonds successifs d'arbre en arbre. Je veux dire que nous nous [abritons] derrière chaque tronc d'arbre. J'ai les mains et la figure en sang par suite des égratignures de ronces et de rochers. J'ai soif, Lacaule me tend un quart plein, je l'avale d'un trait pensant que c'est de l'eau. J'y trouve un drôle de goût. Plus tard Lacaule m'apprendra que c'était du choum pur. Nous voilà enfin au sommet de la montagne à 500 ou 600 mètres d'altitude. On ne voit pas le bas de la vallée car nous sommes en pleine forêt. Cependant, on entend toujours le crépitement des fusils mitrailleurs et l'éclatement des grenades ou des obus. Que faire ? Nous sommes seuls, nos camarades se sont dispersés dans la forêt au cours de l'ascension. Nous longeons un moment la crête à la recherche de nos camarades. Nos appels discrets demeurent sans réponse. Mais voilà que nous rencontrons un tirailleur qui nous apprend que le Colonel après avoir gravi une partie du massif, s'est rabattu vers la droite c'est-à-dire vers le nord. Il était accompagné du Cap. Flori et du Lieut. Haber. et quelques autres européens. Après nous être reposés un instant nous décidons d'essayer de rejoindre le Colon. Nous redescendons le Massif mais dans l'autre sens et en direction du Nord. En somme nous revenons vers le lieu de départ. Je fais remarquer au Lieut. Monfrayx que nous risquons de tomber sur les Japs car il est à peu près certain à mon avis que ce sont les gens du village de Dong An qui les ont prévenus de la présence de notre colonne. Monfrayx ne veut rien entendre. Nous arrivons dans la vallée à hauteur de la piste que nous avions empruntée 3 heures plus tôt. Le bruit de la bataille s'est atténué au fur et à mesure que nous descendions. Maintenant on n'entend plus rien. Nous longeons les bas-côtés de la piste prêts à nous jeter au milieu de la brousse dans le cas où nous ferions une mauvaise rencontre. Bien nous en a pris car, en arrivant à environ 600 mètres de Dong An nous tombons sur un nhaqué qui nous apprend que les Japs sont au Village et que par surcroît ils ont reçu du renfort de Vu Ban. Nous apprenons également qu'un certain nombre d'européens sont gardés dans une grande case. Il s'agit probablement de quelques-uns de nos camarades.

Le Lieutenant Monfrayx décide alors de rebrousser chemin vers le sud et de tenter de joindre la vallée du Song Con qui était le but primitivement fixé de l'étape d'aujourd'hui et d'y attendre nos camarades.

Nous voilà partis mais la nuit ne tarde pas à tomber. Nous arrivons tout de même à atteindre le village de Lac Thuy à environ 7 kms. de Dong An. Nous y sommes très bien reçus et nous décidons d'y passer la nuit. Le Chef du village met une case à notre disposition et nous fait apporter des victuailles. Mais ses manières douceureuses et son amabilité nous surprennent. On commence à devenir méfiants. Aussi, après avoir mangé, nous profitons que nous sommes seuls, pour nous tirer en douce. Après avoir fait environ 2 kms. dans la nuit nous nous arrêtons dans un bosquet au pied du massif du Nuibien où nous décidons de nous reposer.

19 MARS 1945

Nous avons passé la nuit emmitouflés dans nos couvre-pieds. À tour de rôle nous avons pris le quart. Une route doit passer à proximité du lieu où nous sommes car au milieu de la nuit, nous avons entendu le ronflement de moteurs, sans doute des camions Japs.

À 9 heures nous quittons notre petit bosquet. Le tirailleur 54781 que nous avions rencontré hier est toujours avec nous. Voilà notre détachement réduit pour l'instant à 4 personnes.

Nous suivons le pied du massif du Nui Bien jusqu'à ce que nous rencontrions le Song Con. Nous atteignons enfin la rivière vers 11 heures. Nous longeons la rive gauche encore pendant 5 km. avant d'arriver à un petit village comprenant quatre cases.

Nous y sommes très bien reçus, mais nous ne pouvons obtenir aucun renseignement sur nos camarades. Les gens du village nous inspirent confiance et nous décidons d'y attendre des nouvelles.

À 19 h cela fait 6 heures environ que nous sommes ici, toujours pas de nouvelles.

Nous passons la nuit dans une case isolée où un brave pêcheur nous offre l'hospitalité, après nous avoir donné un peu de riz et du poisson sec.

20 MARS 1945

Réveil à 5 heures. Il fait encore nuit. Nous buvons un peu de thé que ce brave pêcheur nous a préparé.

Le Lieut. Monfrayx décide d'atteindre le village de Tou Ha qui se trouve à environ 10 kms. en amont de l'affluent du Song Con qui est un peu plus loin.

À 6 h nous quittons notre petit village de pêcheurs. À 500 mètres de là nous trouvons le confluent indiqué par la carte que possède Lacaule. Nous traversons le Song Con à gué et remontons jusqu'au village de Tou Ha où nous arrivons vers 13 heures. Nous avons marché très lentement en essayant de relever sur la piste des traces du détachement. Nous n'avons rien trouvé et au village rien non plus.

Cependant, c'est ici que le détachement devait faire étape la veille.

Le lieutenant décide d'attendre un jour ou deux avant de prendre une décision. Nous sommes d'ailleurs fourbus et un repos d'une journée nous sera salutaire.

21 MARS 1945

R.A.S. au cours de la nuit. Par mesure de précaution nous avons pris le quart à tour de rôle. Cependant, nous avons été très bien reçus dans ce village de Tou Ha. Il est vrai que tout ce que nous demandons comme vivres est payé immédiatement et au meilleur prix. Cela m'est facile car j'ai toujours arrimé sur mes épaules la serviette de cuir du trésorier qui contient quelques 50 ou 60.000 piastres.

Lacaule lui possède la serviette de l'état-major avec tous les papiers, cartes, ordres de missions etc. Pour ces raisons mêmes nous sommes obligés d'attendre nos camarades.

Nous allons tenter de savoir ce qu'ils sont devenus. On décide d'envoyer à Dong An qui est distant d'environ 25 Kms. notre tirailleur déguisé en nhaqué. Je ne sais si on peut lui faire confiance, mais c'est un risque à courir. Tam c'est son nom part l'après-midi vers une heure. Il nous a promis d'être de retour le lendemain vers midi.

Attendons jusqu'à demain.

Cette journée de repos nous a fait du bien. Je l'ai passée à soigner mes pieds blessés par les morsures de sangsues.

22 MARS 1945

Réveil à 5h30. Nous nous étions endormis d'avoir dormi si longtemps. Il est vrai que nous avions du sommeil à récupérer. Pas de nouvelles du tirailleur. Nous commençons à désespérer de voir la colonne nous rejoindre.

Nous ne pouvons plus rester à Tou Ha et ce, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, il devient dangereux dans notre situation de rester trop longtemps dans le même secteur. Ensuite, notre hébergement dans la brousse en devient de plus en plus difficile.

À 13 h, le Lieut. Monfrayx décide de quitter le village de Tou Thuong (il y a confusion avec Tou Ha dans le texte précédent) pour remonter la vallée en direction de [un nom illisible].

Il est 1 heure de l'après-midi lorsque nous atteignons Tou Thuong.

Le village qui comprend une dizaine de cases est désert ou presque. Accueil très réservé. Aucun indigène ne me renseigne le parcours. Nous [comprenons] que notre tirailleur n'est pas là pour nous. Nous avons faim, d'autant plus que nous sommes très fatigués. Nous essayons de nous faire comprendre des nhaqués de ce village. Je leur montre quelques piastres et ils semblent avoir réalisé l'instant où je leur montre ces billets, qu'ils peuvent nous être utiles. Nous décidons d'y rester pour nous reposer et attendre nos camarades. Nous n'avons cependant plus beaucoup d'espoir de les revoir car nous pensons qu'ils ont changé leur itinéraire.

Nuit sans incident. Nous veillons à tour de rôle.

23 MARS 1945

Toujours sans nouvelles du détachement, nous quittons Tou Thuong car nous ne pouvons nous attarder et nous décidons de poursuivre notre marche vers Sam Neua.

Nous arrivons à [un nom illisible] à 16 h après avoir parcouru environ 20 kms.

L'étape a été très dure. Nous avons marché presque constamment au milieu d'une brousse très dense et très humide. Beaucoup de sangsues sous les pieds et les jambes en sont trempées. Mes espadrilles sont dans un état lamentable et je ne sais comment je ferai pour continuer.

Mon moral est atteint. Je pense à ma chère petite femme ce qui ne fait qu'accroître mes peines. Monfrayx est dans le même état d'esprit, seul Lacaule conserve son moral.

Nous sommes très bien reçus dans ce village et avant même que nous ayons demandé on nous apporte des victuailles, riz, poulet, fruits. Cette austérité nous réconforte de telle sorte que nous nous endormons sans même organiser la garde. Pendant que le village nous prépare à manger je soigne mes pieds qui sont en piteux état car la marche de ce matin ne les a pas arrangés.

Après un bon sommeil, nous nous réveillons lorsque nous voyons des détonations du village. En [cherchant] un groupe d'hommes, nous nous exerçons au militaire.

Fausse alerte, nous montons sur nos airs [un nom de village] et nous retrouvons un tirailleur de notre bataillon.

Bonne nouvelle, ce tirailleur nous annonce que nous retrouvons des gens que nous connaissons bien, le détachement du Capitaine Soullet.

Nous demandons à le rejoindre. Nous lui répondons en allant.

Le messager revient avec un mot du Capitaine Soullet ordonnant de le rejoindre si possible demain au village de Sang Quynh [qui se trouve] dans la vallée que nous avions quittée la veille.

24 MARS 1945

Moral est très élevé. Malgré nos blessures aux pieds je me suis réveillé très heureux. Après avoir remercié très vivement le chef du village pour l'accueil, nous quittons [le village].

Nous atteignons Long Dam à 13 h après avoir franchi le massif N. Boi Xao.

Nos espadrilles sont de plus en plus polluées [par les sangsues]. Les habitants de ce village ne font aucune différence pour nous. On nous installe dans une case isolée à quelques 100 mètres du village. Ils nous offrent du riz et un poulet.

25 MARS 1945

Départ de Long Dam. Moral au beau fixe. Franchissement du massif que nous avions passé hier. Arrivée à Sang Quynh à 19 h 15. Nous y retrouvons le détachement du Capitaine Soullet, comprenant en total 23 européens et 3 indochinois dont le sergent Nhuong.

Je retrouve des copains, Machet, [plusieurs noms].

Repos à Sang Quynh. Le Lieutenant Monfrayx [prend le commandement] du détachement en tant qu'officier de l'état-major.

Nous n'obtenons aucune nouvelle du Colonel. Le Lieutenant Malitourne et quelques hommes nous précèdent. Le Capitaine Dinaret et quelques autres [sont] à Hoi Kuan. Le Capitaine Soullet a fait une attaque et serait [probablement] fait prendre par les Japs.

Nous faisons le recensement de notre groupe. Au total nous sommes 23 européens. Le Capitaine Soullet décide de former 3 groupes. Je suis incorporé dans le 1er groupe sous les ordres du Capitaine [avec] du monde, Rieul, etc.

Je m'occupe du ravitaillement.

A noter que le radio est encore plus particulièrement goûté du fait que le détachement se trouvant depuis 2 jours dénué de toute communication.

Pour le reste c'est un véritable festin que cette vermouth.

26 MARS 1945

Départ de Lang Quynh. Le moral est au beau fixe. Arrivée à Lang Don à 13 h 30.

Accueil particulièrement chaleureux. Cela nous semble parfait. Le Chef du village nous apprend qu'un détachement d'une douzaine d'hommes nous précède. De qui s'agit-il ? Nous n'arrivons pas à le savoir. Nous décidons de forcer nos étapes et quittons Lang Don pour aller cantonner à Bo Bang, village à 23 h après une marche extrêmement pénible.

Pluie, sangsues, mes espadrilles sont devenues inutilisables. Néanmoins le moral est bon. Je prépare un petit cocktail avec les moyens du bord, que nous buvons, et j'adresse une pensée à ma femme chérie.

27 MARS 1945

Journée de [repos] ? Mes pieds sont trop [blessés] et malgré la hâte de reprendre la marche, le détachement décide de prendre un peu de repos.

28 MARS 1945

Nous quittons Bo Bang à [une heure] et arrivons à Lang Duon à 10 heures. Nous recueillons pas mal de renseignements dans ce village.

1. Un détachement d'une douzaine d'hommes serait passé par ici il y a [quelques] jours.
2. Suyut aurait été occupé par les Japs. Il aurait été repoussé au pont de [nom] par nos troupes (probablement elles du territoire).
3. Plusieurs routes seraient encore très [utilisées] pour nos troupes vers Sam Neua (but de notre randonnée).
4. La route de Suyut-Hoi n'est pas accessible aux camions.

Départ de Lang Duon à 13 h 15. Nous apercevons un P.38 dirigeant vers l'ouest à haute altitude. À 18 h nous arrivons à Hoi Tra. Accueil sympathique à Lang Suat, nous traversons le Song Tha [?].


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