Nous avons passé la nuit emmitouflés dans nos couvre-pieds. À tour de rôle nous avons pris le quart. Une route doit passer à proximité du lieu où nous sommes car au milieu de la nuit, nous avons entendu le ronflement de moteurs, sans doute des camions Japs.
À 9 heures nous quittons notre petit bosquet. Le tirailleur 54781 que nous avions rencontré hier est toujours avec nous. Voilà notre détachement réduit pour l'instant à 4 personnes.
Nous suivons le pied du massif du Nui Bien jusqu'à ce que nous rencontrions le Song Con. Nous atteignons enfin la rivière vers 11 heures. Nous longeons la rive gauche encore pendant 5 km. avant d'arriver à un petit village comprenant quatre cases.
Nous y sommes très bien reçus, mais nous ne pouvons obtenir aucun renseignement sur nos camarades. Les gens du village nous inspirent confiance et nous décidons d'y attendre des nouvelles.
À 19 h cela fait 6 heures environ que nous sommes ici, toujours pas de nouvelles.
Nous passons la nuit dans une case isolée où un brave pêcheur nous offre l'hospitalité, après nous avoir donné un peu de riz et du poisson sec.
Réveil à 5 heures. Il fait encore nuit. Nous buvons un peu de thé que ce brave pêcheur nous a préparé.
Le Lieut. Monfrayx décide d'atteindre le village de Tou Ha qui se trouve à environ 10 kms en amont de l'affluent du Song Con qui est un peu plus loin.
À 6 h nous quittons notre petit village de pêcheurs. À 500 mètres de là nous trouvons le confluent indiqué par la carte que possède Lacaule. Nous traversons le Song Con à gué et remontons jusqu'au village de Tou Ha où nous arrivons vers 13 heures. Nous avons marché très lentement en essayant de relever sur la piste des traces du détachement. Nous n'avons rien trouvé et au village rien non plus.
Cependant, c'est ici que le détachement devait faire étape la veille.
Le lieutenant décide d'attendre un jour ou deux avant de prendre une décision. Nous sommes d'ailleurs fourbus et un repos d'une journée nous sera salutaire.
R.A.S. au cours de la nuit. Par mesure de précaution nous avons pris le quart à tour de rôle. Cependant, nous avons été très bien reçus dans ce village de Tou Ha. Il est vrai que tout ce que nous demandons comme vivres est payé immédiatement et au meilleur prix. Cela m'est facile car j'ai toujours arrimé sur mes épaules la serviette de cuir du trésorier qui contient quelques 50 ou 60.000 piastres.
Lacaule lui possède la serviette de l'état-major avec tous les papiers, cartes, ordres de missions etc. Pour ces raisons mêmes nous sommes obligés d'attendre nos camarades.
Nous allons tenter de savoir ce qu'ils sont devenus. On décide d'envoyer à Dong An qui est distant d'environ 25 Km notre tirailleur déguisé en nhaqué. Je ne sais si on peut lui faire confiance, mais c'est un risque à courir. Tam c'est son nom part l'après-midi vers une heure. Il nous a promis d'être de retour le lendemain vers midi.
Attendons jusqu'à demain.
Cette journée de repos nous a fait du bien. Je l'ai passée à soigner mes pieds blessés par les morsures de sangsues.
Note de la Rédaction : à partir de ce moment du journal les pages n'ont plus été dactilographiées, seules les pages manuscrites ont permises de rapporter ce document.
Réveil à 7 h. Nous nous étonnons d'avoir dormi si longtemps. Il est vrai que nous avions du sommeil à récupérer. Pas de nouvelles du tirailleur. Nous commençons à désespérer de voir la colonne nous rejoindre.
Nous ne pouvons plus rester à Tou Ha et ce, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, il serait dangereux dans notre situation de séjourner trop longtemps dans le même lieu. Ensuite, notre ravitaillement dans ce hameau où il n'y a pas plus de quatre cases devient de plus en plus difficile.
À 10 h, las d'attendre le Lieut. Monfrayx décide de gagner le village de Tou Thuong qui doit se trouver à 7 ou 8 km d'ici en remontant la vallée.
Il est 1 heure de l'après-midi lorsque nous atteignons Tou Thuong.
Le village qui comprend une douzaine de cases semble assez pauvre.
Accueil très réservé. Aucun indigène ne comprend le français. Nous sommes d'autant plus embarassé que notre tirailleur n'est pas là pour nous servir d'interprète. Nous arrivons néanmoins à faire comprendre à ces braves nhaqués que nous avons faim, ce qu'ils semblent avoir réalisé dès l'instant où je leur montre quelques piastres sonnants et trébuchants.
Après nous être restaurés, nous décidons d'un commun accord de nous reposer et attendre nos camarades. Nous n'avons cependant plus beaucoup d'espoir de les revoir car nous sommes persuadés qu'ils ont changé leur itinéraire.
Nuit sans incident. Nous veillons à tour de rôle.
Toujours sans nouvelles du détachement, nous quittons Tou Thuong à 7H30 car nous ne pouvons nous attarder et nous décidons de poursuivre notre marche vers Sam Neua.
Nous arrivons à [un nom illisible] à 16 h après avoir parcouru environ 20 kms.
L'étape a été très pénible, nous avons marché presque constamment au milieu d'une brousse très dense et très humide. Beaucoup de sangsues, nous avons les pieds et les jambes en sang et nous sommes trempées jusqu'aux os. Malheureusement, je n'ai rien pour me changer, Monfrayx et Lacaule n'ont plus d'ailleurs. Les seuls effets de rechange que je possédais ont été perdus le jour de la bagarre. Mes espadrilles que je traine depuis une dizaine de jours sont dans un état lamentable et je me demande comment je vais faire pour continuer.
Je suis assez abattu ce soir et je sens que mon moral est atteint. Je pense à ma chère petite femme ce qui ne fait qu'accroître mes peines. Monfrayx est dans le même état d'esprit, seul Lacaule conserve son moral, il est vrai que physiquement il semble en bien meilleur forme que nous.
Nous sommes très bien reçus dans ce village et avant même que nous l'ayons demandé on nous apporte un tas de victuailles : riz, poulet, poisson, fruits et même du tabac. Cette aubaine nous réconforte à tel point que nous nous endormons sans même organiser la garde. Pendant que Lacaule nous prépare à manger, je soigne mes pieds qui sont en piteux état car la marche de ce matin ne les a pas arrangés.
Après avoir fait honneur au repas cuisiné par notre ami, nous nous apprettons pour repartir nous voyons débouler du village un groupe d'hommes au milieu duquel nous apercevons un militaire. Nous sortons aussitôt nos armes.
Fausse alerte, nous montons sur nos airs [un nom de village] et nous retrouvons un tirailleur de notre bataillon.
Après avoir fait honneur au repas cuisiné par notre ami, nous nous apprêtons pour repartir et nous voyons débouler du village un groupe d'hommes au milieu duquel nous apercevons un militaire. Nous sortons aussitôt nos armes.
Fausse alerte, nous venons de reconnaître un tirailleur de notre bataillon.
Bonne nouvelle, ce tirailleur nous remet un message du capitaine Poullet Osier que nous connaissons bien. Ayant appris que nous le précédions, il nous demande de nous faire connaître. Nous lui répondons aussitôt en l'informant que nous attendons ses ordres.
Le messager revient vers 19 H avec un mot du capitaine nous ordonnant de le rejoindre si possible au village de Lang Luynh (ce village se trouvant dans la vallée que nous avons quitté la veille).
Note de la Rédaction : A différents endroits, le manuscrit est très difficile à lire, nous interprétons le nom du village comme Lang Luynh ou Sang Quinh.
Excellente nuit. Malgré nos blessures aux pieds je me suis réveillé en bonne forme Le moral est également au beau fixe.
Après avoir remercié bien sincèrement le chef du village pour l'accueil qu'il nous a réservé, nous quittons Xuan Khaï à 8 h.
Nous atteignons Long Dam à 13 h après avoir franchi le massif N. Boi Xao. Etape des plus harassantes. J'ai retiré plus d'une douzaine de sangsues de mes chevilles. Mes espadrilles sont de plus en plus frêles.
Nous sommes assez bien reçus dans ce village. On nous installe dans une case isolée à quelques 200 mètres du village. Les indigènes ne font aucune difficulté pour nous fournir du riz et un poulet.
Départ de Long Dam à 7 h. Moral au beau fixe. Franchissement du massif que nous avions passé hier. Arrivée à Sang Quynh à 19 h 15. Nous y retrouvons le détachement du Capitaine Poullet Osier, comprenant au total 23 européens et 3 indochinois dont le sergent Soan.
Embrassade, effusions. Je retrouve mes bons copains, Machet, Mémi, Rieul, Morel, Ducret, Desjoué et d'autres. Il y a également le capitaine xxxx (illisible).
Repos à Sang Quynh. Le Lieutenant Monfrayx raconte notre odysée qu'il a d'ailleurs noté officiellement sur le journal de marche du Régiment dont il est le détenteur en tant qu'officier de l'Etat-Major.
Nous n'obtenons aucune nouvelle du Colonel et de la Compagnie Rhadée. Le Lieutenant Malitourne et quelques hommes nous précédait et serait déjà à Hoi Kuan. Le Capitaine Dinaret et quelques autres sont à Hoi Kuan. Le Capitaine Dinchet et quelques européens se sont fait prendre par les Japs.
Le capitaine Poullet Osier nous raconte comment après avoir été attaqué par les Japs le 17 mars, il a réussi à s'échapper à la faveur de la nuit en compagnie des européens présents.
Nous faisons le recensement de notre groupe, nous sommes au total 29. Le Capitaine en prend le commandement et décide, afin d'en faciliter le ravitaillement et le cantonnement, de former 3 groupes. Je suis incorporé dans le 1er groupe sous les ordres du Capitaine. Je m'y retrouve avec Lacaule, Rieul, le sergent Soan, mon vieil ami Ducret et 2 tirailleurs; tandis que le Lieutenant Monfrayx est désigné pour remplir les fonctions d'officier des Détails. Je suis chargé de l’approvisionnement du détachement. J'ai toujours sur moi la sacoche que le Lieutenant Habersetzer m'avait confié le 17 Mars.
L'inventaire est fait en présence du Capitaine et du Lieut Monfrayx et l'Adjudant Lacaule. Nous avons au total 56200 piastres (562000 francs) alors que l'arrêté du Livre de Caisse accuse un solde de 73400 piastres. Il manque donc environ 18000 piastres lesquels ont dû être répartis par le Lt Habersetzer parmi les officiers de l'Etat-Major. Quoiqu'il en soit, je prends officiellement cette somme en compte, après avoir établi sur le Livre même, un procés verbal d'inventaire que je signe conjointement avec le Lt Monfrayx.
A noter que notre arrivée est encore plus particulièrement bien accueillie que le détachement se trouvait, depuis 2 jours, démunis de toutes ressources fiancières.
Aussi, c'est par un véritable festin que se termine cette mémorable journée.
Départ de Lang Quynh à 7 h. Malgré que mes pieds me fassent souffir, le moral est au beau fixe. Arrivée à Lang Don à 13 h 30.
A Lang Don nous recevons un accueil particulièrement chaleureux. Cela nous réconforte au plus haut point. Le Chef du village est parfait et je n'ai aucun mal à ravitailler le détachement. J'ai embauché Ducret comme "caporal d'ordinaire". Sacré Ducret, en brave parigot qu'il est, il ne parle que de biftek-frites. Quand en mangerons-nous ?
Le Chef du village nous apprend qu'un détachement d'une douzaine d'hommes nous précède de 4 à 5 jours. De qui s'agit-il ? Est-ce le Colonel, Le Lt Malitourne, nous n'arrivons pas à le savoir malgré que Soan ait essayé d'obtenir des précisions . Nous décidons de forcer nos étapes et quittons Lang Don pour aller cantonner à Bo Bang.
Note de la Rédaction : Bo Bang est probablement un village spécifique aujourd'hui disparu ou renommé, il se situe dans cette zone tampon entre la ville de Hòa Bình et les premiers contreforts montagneux.
Parti à 16h, nous arrivons tous au dernier village à 23 h après une marche extrêmement pénible. Pluie, sangsues, massifs à franchir, nuit noire. J'ai fait la majeure partie de l'étape pieds nus et dans mes espadrilles sont devenues inutilisables. Néanmoins le moral est bon. Je prépare un petit cocktail avec les moyens du bord : choum - oeuf - miel que nous trouvons délicieux. Après un bon dîner , je m'endors d'un sommeil de plomb non sans avoir adresser une pensée à ma petite femme chérie.
Nous sommes tous très fatigués et malgré la hâte de rejoindre le détachement inconnu qui nous précède, le capitaine décide de prendre une journée de repos.
J'en profite pour soigner mes pieds blessés . J'ai rendu visite au toubib le Capitaine Nicolas lequel d'ailleurs ne possède pas grand chose. C'est en effet, l'infirmier Largen (disparu) qui détient la cantine des médicaments. Le médecin me permet néanmoins trois comprimés de Danégan que je réduit en poudre que je répartis ensuite sur mes plaies.
Note de la Rédaction : Le Dagénan était l'un des antibiotiques les plus précieux et les plus connus de l'époque.
Nous quittons Bo Bang à 7h et arrivons à Lang Duon à 10 heures. Nous faisons une halte repas. Nous recueillons pas mal de renseignements dans ce village.
1. Un détachement d'une douzaine d'hommes serait passé par ici il y a 7 jours.
2. Suyut aurait été occupé par 2000 Japs lesquels auraient tenté vainement d'atteindre Sơn La et Laï Châu. Ils auraient été repoussés au pont de Pha Lê par nos troupes (probablement celles du 4è Territoire Militaire).
3. Plusieurs routes seraient encore très [utilisées] pour nos troupes vers Sam Neua (but de notre randonnée).
4. La route de Suyut-Hoi n'est pas accessible aux camions. Bien entendu tous ces renseignements ont besoin d'être vérifiés.
Note de la Rédaction : Suyut se trouve entre Hòa Bình et Mộc Châu . Les archives militaires décrivent Suyut comme une base de ravitaillement et un dépôt important (notamment d'armes et de munitions) pour les forces françaises, puis plus tard pour le Việt Minh. La route y franchit des cols difficiles, ce qui en faisait un goulet d'étranglement stratégique.
Départ de Lang Duon à 13 h 15. A 14 heures sous sommes survolés un P.38 dirigeant vers l'ouest à haute altitude. Nous atteignons Lang Suat à 18 h après avoir traversé le Sôn Con et la route de Hoi Tra à Chợ Bờ.
Accueil sympathique à Lang Suat ...
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Notes des enfants d'Alexandre Gnocchi : "Cette retranscription du jounal représente les 20 premiers jours de marche. Pourtant l'épopée a duré plusieurs mois mais nous n'avons jamais retrouvé la totalité du journal. Nous savons que de nombreux soldats ne survivrons pas, ils seront quelques uns à atteindre la Chine après un long trajet pédestre à travers les montages et les hauts plateaux du nord Vietnam et du Laos."
Note complémentaire : Le rapport militaire
Heureusement dans l'armée, après un événement majeur chaque rescapé (et d'autant plus un sous-officier) doit rédiger ce qu'on appelle un compte rendu d'événements ou un rapport de fin de campagne. Dans son rapport, Alexandre Gnocchi décrit un parcours durant 3 mois qui s'achève en territoire sécurisé pour les français, la Chine.